Il y a souvent en France une confusion entre conte et folklore. C’est un peu normal, puisque le folklore nous offre de nombreux contes. Mais il nous offre aussi de nombreuses danses ou musiques, et quand on rencontre un danseur ou un musicien, on ne s’attend pas forcément à le voir porter un chapeau rond et un costume du XIXe siècle !

Ah ça, j’en ai vu des conteurs bien enracinés dans leur terre et leurs origines. Des gens qui viennent de quelque part, et qui l’exhibent. Des barbus, des chapeautés, des toqués, des sabotés, des patoiseux et des patoisants, des giletés et des corsetés.

Et bien moi je n’aime pas trop ça, à dire vrai. Les histoires que nous racontons viennent fatalement de quelque part (encore qu’on ne sache jamais très bien d’où, d’ailleurs), oui, et alors ? Quand je raconte les travaux d’Hercule, il faudrait que je porte une jupette et une barbe bouclée pour « faire plus authentique » ? Mon grand-père grec s’en retournerait dans sa tombe, le pauvre.

Non, justement, le conteur devrait être transparent à l’histoire, ne pas détourner l’oreille et le regard des spectateurs de l’histoire. Bien sûr une touche de folklore ne messied pas. Quand je vais voir un conteur mauritanien comme Mamadou Sall (récemment à la Roche sur Yon, photo ci-contre), j’avoue que moi-même je serais un peu surpris de la voir en costume trois-pièces. Le boubou et le bonnet brodé passent très bien. Mais il ne raconte que des histoires fortement enracinées dans sa culture africaine, il ne nous raconte pas Blanche-Neige et les 7 nains, et il ne joue pas de la cornemuse. D’ailleurs (sans rire) ça serait intéressant de voir ce que ça donne quand même…

Et justement, cet enracinement, j’y suis un peu opposé. Un peu, mais pas complètement. Je suis persuadé qu’il n’est pas nécessaire d’étaler une origine pour que l’histoire fonctionne. Ou alors il s’agit d’un autre type de spectacle, pas moins bon, mais autre.

muriel_bloch_a_skopje_cabaret_balkanCe qui me plaît justement dans cette activité de conteur, c’est qu’elle fait voyager « sans frais » : un changement d’histoire, de position sur la chaise, et nous voilà à des milliers de kilomètres ou des centaines d’années avant…  sans avoir eu besoin de le dire ni de le démontrer par des vêtements ou un accent bizarre.  Regardez, Muriel Bloch, dans ses spectacles (que je vous recommande) elle passe d’un pays à l’autre sans que ça pose le moindre problème, elle est habillée « normalement », et tout va très bien.

Cette rage d’enracinement, me fait penser à certains écomusées, vous savez, où on vous explique avec des larmes de nostalgie, qu’il y a deux cent ans, à la veillée, dans le noir, c’était génial, on cassait des noix en famille pour survivre en vendant l’huile, à la lueur de bougies non polluantes, et que le pépé racontait de belles histoires… pfff, tu parles, j’imagine la scène : on se caillait, on n’y voyait rien, on se faisait mal aux doigts, pépé racontait la guerre de Crimée pour la centième fois, et il faisait ch.. tout le monde !

Alors, faut-il se déguiser quand on conte ? Je ne sais pas, peut-être est-ce la dernière apparition de la terrible question que posait déjà Heidegger : « peut-on être quelqu’un sans être de quelque part ? ». Pour ma part, je rouve qu’on a déjà assez de mal à être quelqu’un, et si en plus il faut être de quelque part, alors là je déclare forfait !

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Photo de Mamadou Sall à la Salle de Quartier de la Liberté, La Roche sur Yon, 26 mars 2010 : Francis Lempérière.

Photo de Muriel Bloch reprise du site de l’ambassade de France à Skopje (Macédoine), pour un spectacle donné sur place, photo non créditée.

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PS : ;-) eh eh eh je suis content, j’ai placé Heidegger. Qui a dit que les conteurs n’étaient pas des gens sérieux ?

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