Je l’ai souvent constaté, l’attention du public est très différente en session de formation et en situation de conte. Bien que dans les deux cas, la situation soit presque la même : un individu s’exprime devant un auditoire, seul le contenu et le but de la réunion changent.

Et pourtant la différence est palpable : pendant un conte, les regards sont différents, plus vagues (moins focalisés) les sourcils plus détendus, et le corps plus relaxé. Et les performances mémorielles sont aussi très différentes : si les stagiaires se rappelaient aussi bien des contenus des stages que les auditeurs des contes, les formateurs seraient les plus heureux des hommes…

C’est un peu normal, puisque dans une formation, on demande aux stagiaires d’apprendre quelque chose, tandis que dans le conte, on cherche surtout à ce qu’ils prennent du plaisir. Oui, je sais, on peut apprendre avec plaisir, mais bon, c’est pour la démonstration.

En fait, pendant un conte (et pour quelque sorte de narration, d’ailleurs), le conteur induit une transe hypnotique légère chez ses auditeurs. Eh oui, une transe ! Le mot et fort, mais correspond bien à sa définition : état de conscience modifié, différent de l’état de veille ordinaire. Quelle différence ? Une plus grande réceptivité, une plus grande sensibilité, un accès plus facile aux souvenirs et aux expériences passées.

Et contrairement à ce qu »on croit, pas forcément une plus grande suggestibilité. Le mot est barbare, mais il veut juste dire que l’auditeur serait plus susceptible de suivre les suggestions qui lui sont faites. Par exemple, le conteur dit : « il fait chaud », et l’auditeur ressentirait vraiment une sensation de chaleur. En fait, transe et suggestibilité sont deux choses différentes, on peut très bien avoir la première sans la seconde.

Evidemment, on est très loin de l’hypnose de foire, où on manipule les gens en les posant tout raides en équilibre sur deux chaises, ou en leur faisant croire qu’ils sont un animal particulier. Mais pas si loin de l’hypnose indirecte au sens de Milton Erickson.  Une sorte d’hypnose conversationnelle, si l’on veut… Une hypnose qui ne veut pas dire son nom, en quelque sorte.

L’induction (l’ensemble des procédés verbaux ou non verbaux pour faire entrer en transe) repose surtout sur le ton de la voix, et la stimulation de l’imagination de l’auditeur (« [imaginez que] le palais du prince était tout  en verre… »), de façon à le forcer à tourner son attention vers son intérieur. Plus quelques autres astuces, mais voilà le principal. Le truc, c’est de ne pas « envoyer » son auditoire trop loin à l’intérieur, sinon on le perd.

C’est ce qui explique que certains conteurs « emmènent » loin leur auditoire (vous savez : « ah la la on y était »), et d’autres « ne prennent pas ». Tout est dans l’induction… Je reviendrai sur ce sujet passionnant, qui ouvre plein de possibilités – et d’occasions de se faire plaisir, autant comme conteur que comme auditeur.

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