Je suis le Premier Cèdre.

Quand vous arrivez au Pays des Cèdres, en venant du Sud, je suis le premier cèdre que vous rencontrez sur le chemin, et je vous indique que vous êtes arrivé. Après moi viennent d’autres cèdres : mes frères, et puis mes cousins, et puis mes ancêtres, qui recouvrent la terre jusqu’à la mer.

Je  veille sur mes semblables. Nombreux sont ceux qui viennent pour abattre les cèdres, car notre bois est imputrescible, et on en fait des charpentes qui dureront des millénaires. C’est pourquoi les oiseaux ont déposé ma graine ici, il y a une centaine d’années. Là où les voyageurs peuvent être aperçus suffisamment à l’avance pour que je puisse avertir à temps mon Maître et Défenseur, Houmbaba. Les oiseaux m’assistent dans cette tâche, ils sont mes yeux et survolent sans relâche les marches du pays. Les Yeux du Premier Cèdre.

Houmbaba est immense, ses pas ébranlent mes racines, ses mains écrasent même l’air, sa crinière écorche les étoiles. Il crache le feu et souffle la mort. Enlil, roi des dieux et dieu du vent du printemps, l’a installé et lui a confié la mission de défendre la Forêt.

Cet après-midi, les oiseaux sont venus chanter dans mes branches. Deux héros s’approchent de mon pays : Gilgamesh, roi d’Uruk en Sumer, et Enkidu la bête sauvage répugnante, le fauve à peine apprivoisé, son frère de sang et amant. Ils viennent voler notre précieux bois, pour leur futur palais. Et voici que j’entends le bruit de leurs pas. Ils sont encore loin. Les oiseaux m’ont dit : ces deux maudits humains ont déjà accompli de nombreux exploits, ce ne sont pas des hommes à prendre à la légère. Les oiseaux m’ont aussi dit : toutes les nuits, ils sacrifient à Shamash, dieu du Soleil, qui semble être leur allié maléfique dans cette aventure odieuse.

Et les voici qui s’approchent, de leur pas humain lourd et malhabile. Les oiseaux me les décrivent : Gilgamesh est grand et lisse, le regard intense, le crâne rasé et le corps huilé. Enkidu le féroce est hirsute et velu. Même ses épaules sont barbues, et on a tressé en nattes la toison épaisse qui recouvre son dos.

A les entendre, ils décident de passer la nuit à mes pieds, sous ma ramure, car ils ne comptent pas avancer plus loin avant demain. Je retiens mes oiseaux, peut-être vais-je apprendre quelque défaut dans leurs forces, ce qui pourrait être utile à mon Maître.

Peu de temps après qu’ils se soient endormis, un cri. Enkidu hurle, proie d’un cauchemar terrifiant. Gilgamesh le prend dans ses bras et lui chuchote à l’oreille des mots d’apaisement. Je comprends qu’Enkidu a peur d’Houmbaba ! Lui, le fauve à peine humain, sorti de la fange, et qui vivait parmi les bêtes avant que le roi d’Uruk ne le garde auprès de lui. Peur ! Demain, mon Maître les écrasera comme des insectes.

Par trois fois dans la nuit, Enkidu hurle et Gilgamesh le prend sans ses bras. Par trois fois, le roi d’Uruk le réconforte. Par trois fois, le monstre se rendort. Alors seulement, j’envoie les oiseaux au Palais de mon  Maître.

L’aube se lève. Je sens la terre trembler, j’entends les branches craquer et les étoiles gémir. Mon Maître est en marche. L’air grince. Mes fidèles oiseaux s’égaillent pour éviter de respirer ce qu’ils appellent la pestilence du géant, je ne peux plus voir par leurs yeux. Je sens la chaleur des rayons de Shamash le soleil, qui apparaît au-dessus de l’horizon, ainsi il verra de ses yeux la défaite de ses champions. Mon Maître est enfin là.

Les humains (mais Enkidu est-il humain ?) viennent juste de se lever. Houmbaba les invective : "Enkidu, fils de poisson qui ne connaît pas ton père, fuis au loin ! Gilgamesh, misérable tyran, fuis au loin !"

Mais les deux héros se jettent sur lui comme des chiens sur un sanglier. Halètements, cris, bruits de métal, coups sourds qui retentissent dans le sol. Une voix, celle d’Enkidu : "ne retiens pas tes coups, tue-le ! Tue-le !" Enkidu ! Ce fauve méprisable ! Il y a seulement quelques heures, il tremblait de tout son corps ! Soudain des vents surnaturels se lèvent, dans un bruit assourdissant :  je sens leur souffle secouer mes branches, et même mon tronc. Shamash, ce dieu traître aux siens, envoie des renforts magiques aux Hommes pour renverser mon Maître. Mais, peine perdue, le combat continue, tout le jour durant.

Mais, soudain, le silence ! Et dans ce silence, la voix de mon Maître, ténue, pitoyable, comme celle de quelqu’un dont on enserre le cou entre des bras puissants : "Pitié ! je te donnerai tout ce que tu désires, roi, mais par pitié laisse-moi la vie". Impensable ! Abomination ! Le Maître se rend ! Il capitule ! Non ! Pas ça !

Et voici que retentit la voix abhorrée de cette vermine d’Enkidu, grinçante et haineuse : "Gilgamesh, n’aie aucune pitié pour ce monstre ! Tue-le sans délai ! Emportons sa tête, elle décorera ton palais".  J’entends un coup terrifiant, puis quelque chose roule sur le sol. Tout est fini.

La nuit tombe, où je reste plongé dans ma peine. Les deux humains abattent bruyamment et sans pitié nombre de mes frères.

Ô infâmie ! En partant chargé de rondins (les corps démembrés de mes frères !), ils s’arrêtent un instant à mes pieds, et me remercient pour l’hospitalité que je leur ai accordée, bien malgré moi, cette nuit. Puissent-ils mourir jeunes !